24 janvier 1939 : « Mme Lucie » au tribunal correctionnel de la Seine

Le 24 janvier 1939, une curieuse affaire est soumise à la douzième chambre correctionnelle de Paris. Une certaine « Mme Lucie », représentée par l’avocat Marcel Fourrier, intente un procès en diffamation au quotidien Paris-Soir à la suite d’une interview parue le 11 mai 1937. Elle ne réclame que la modique somme d’un franc en dommages-intérêts, probablement plus attachée au symbole qu’à l’argent. Pourtant, l’évènement attire l’attention de la presse : d’abord parce qu’il concerne et accable un autre journaliste — René Delpêche, qui est à l’origine de l’article en question ; mais aussi en raison des revendications quelque peu étranges de cette mystérieuse Lucie. En effet, elle prétend être la petite-fille de la reine Victoria, chose qu’elle pourrait prouver grâce à des tatouages.

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« Une Parisienne s’oppose au couronnement de George VI », Paris-Soir, 11 mai 1937.

Lucie n’a, pour état civil, que son prénom. Elle est née en septembre 1890 à Paris et a été déclarée le 22 du même mois à la mairie du premier arrondissement. Ses origines ne figurent pas sur son acte de naissance, qui est lourdement raturé. Elle aurait, par la suite, été confiée comme enfant trouvée aux soins d’une certaine Mme Binet, à Vibraye, dans la Sarthe (« Tatouages héraldiques… … Paroles d’un pape », Le Journal, 24 janvier 1939). Ces soins auraient été tout relatifs — dans l’interview du 11 mai, Lucie explique ainsi qu’elle est vite devenue le « souffre-douleur de l’horrible vieille ». Cependant, elle aurait eu une conviction à laquelle se raccrocher : celle d’être d’un « autre sang », d’être une « dame » (« Une Parisienne s’oppose au couronnement de George VI », Paris-Soir, 11 mai 1937).

En effet, Lucie prétend qu’elle serait issue d’un « mariage secret » entre Albert Victor, duc de Clarence et frère aîné de George V, et de Victoria Frédérique de Hohenzollern, sœur du kaiser Guillaume II : elle serait, dès lors, par deux fois la petite-fille de la reine Victoria, les deux étant cousins germains. Cependant, Guillaume II, mécontent de cette union, aurait décidé de la faire disparaître. Son « pauvre père », qui avait deviné les « aventures sinistres auxquelles sa fille serait exposée », lui aurait fourni le « seul parchemin qui pouvait lever les doutes à propos de ses origines » : un tatouage. « Ainsi qu’il est de tradition de le faire dans la maison d’Angleterre », il aurait fait graver les armoiries des familles de Windsor et de Hohenzollern sur la « partie charnue » de son être – cuisses, fesses, les articles demeurent imprécis. Détail tout à fait arrangeant : ceux qui auraient commis le rapt auraient pris la précaution de faire quasi parfaitement disparaître les tatouages. Ils seraient uniquement visibles sous l’action de rayons ultra-violets, comme pourraient en attester les docteurs Florand, de l’hôpital Lariboisière, et Jacqué, de Bruxelles (« Une Parisienne s’oppose au couronnement de George VI », Paris-Soir, 11 mai 1937).

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Acte d’état civil de Mme Lucie, 22 août 1890, Paris, Archives de la ville de Paris, V4E5384.

Pourtant, Lucie n’en démord pas. Devant René Delpêche, elle affirme que sa « ressemblance avec la reine Victoria est frappante », même si le journaliste, en partie troublé par son fort accent normand, peine à le reconnaître. D’ailleurs, elle s’érige quelque peu en martyre. Son état civil raturé, qu’elle qualifie de « faux », lui aurait causé « les pires ennuis et les pires brimades administratives » : on ne l’admettrait plus à la Bibliothèque Nationale depuis trois ans, alors qu’elle y œuvrait à l’étude de la Bible. Elle déclare aussi recevoir quotidiennement des « menaces » de la part des « agents de l’Intelligence Service », ce qu’elle attribue au fait qu’elle aurait chargé un avocat londonien de « s’opposer au couronnement du roi George VI » pour faire prévaloir ses propres droits. Elle s’attaque également à la mairie du premier arrondissement, à l’archevêché et à l’assistance publique avec des plaintes en faux soutenues par l’avocat Richard Delauney — au moment de la parution de l’interview, celui-ci refuse de s’exprimer sous couvert de secret professionnel (« Une Parisienne s’oppose au couronnement de George VI », Paris-Soir, 11 mai 1937).

L’histoire semble rocambolesque — elle n’est cependant pas inédite. Le tatouage, depuis la fin du XIXᵉ siècle, est devenu un signe d’identité par excellence, et permet notamment à la police de reconnaître des récidivistes, ou encore de mettre un nom sur un cadavre. Le tatouage est alors pareil à un blason et, dans le cadre des romans, des pièces de théâtre, des contes et des feuilletons, il est même devenu un ressort dramatique qui permet une scène de révélation littérale : une manche est relevée, le tatouage apparaît, et la vérité est faite sur une personne. C’est le cas dès le troisième acte du Mariage de Figaro, de Beaumarchais, en 1778, où le « hiéroglyphe » au bras de Figaro prouve qu’il était « un fils précieux ».

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« Pas un mot à la reine mère… », L’Oeuvre, 25 janvier 1939.

Au fil du premier XXᵉ siècle, ce motif littéraire se banalise dans les feuilletons de presse sous deux formes : soit le tatouage révèle une nature profonde de débauchée ou de criminelle, soit il révèle la noblesse, selon une convention étrange et propre à la haute société qui voudrait que l’on tatoue les enfants. Ainsi, au moment de l’affaire de janvier 1939, on se plait à décrire une Mme Lucie plus que banale, vêtue de son « tailleur noir », de ses « chaussures basses » et de son « tour de cou de fourrure blanche en hermine royale ou en lapin de basse-cour ». Insister sur le fait qu’elle n’est « pas très jolie » permet dès lors de mieux asséner le détail révélateur : les tatouages portés « sur une partie de sa personne qu’on a accoutumé de cacher en public et qui représenteraient, paraît-il, les armes d’Angleterre » (« Pas un mot à la reine mère… », L’Oeuvre, 25 janvier 1939). Ils suffisent à transformer l’individu, même avec beaucoup d’ironie.

D’ailleurs, il semblerait que se revendiquer fils ou fille du duc de Clarence soit à la mode. En novembre 1933, un ingénieur nommé Clarence Haddon avait ainsi été condamné pour avoir prétendu être du même sang royal, et avoir tenté de faire chanter George V avec cette information (« Tatouages héraldiques… … Paroles d’un pape », Le Journal, 24 janvier 1939). Curieuse famille… Il faut dire qu’Albert Victor de Clarence semble se prêter aux spéculations. Dès juillet 1889, alors que la découverte de l’existence d’une maison close homosexuelle sur la Cleveland Street de Londres éclaboussait des personnalités telles que lord Arthur Somerset, quelques rumeurs infondées avaient ajouté le prince aux clients du lieu (Montgomery H. Hyde, The Cleveland Street Scandal, Londres, W. H. Allen, 1976). En prime, il eut non moins de trois fiancées potentielles : sa cousine, la princesse Alix de Hesse-Darmstadt — future épouse de Nicolas II et dernière impératrice de Russie ; la princesse Hélène d’Orléans ; et enfin Mary de Teck, une autre de ses cousines, qu’il mourut avant d’épouser. On lui avait également prêté des relations avec Lydia Miller (« The Suicide of A Chorus Girl in London », Manchester Courier and Lancashire General Advertiser, 10 octobre 1891) et Maude Richardson (« Adventures of a Gaiety Girl », Auckland Star, 7 avril 1900), artistes du Gaiety Theatre de Londres. Ajoutons à cela le fait, bien connu alors, que Albert Victor de Clarence et son frère, le futur George V, étaient tous les deux tatoués, et le récit de Mme Lucie paraît expliqué — et justifié — en tout point.

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George V tatoué par l’artiste japonais Hori Chiyo. Issu de George Burchett, Memoirs of a tattooist, Londres, Olbourne Books, 1958 et reproduit par Noboru Koyama, « The Japanese Tattoo and Britain during the Meiji Period ».

Il semble évident, pour les journalistes, que l’histoire est bien trop rocambolesque pour être vraie. L’interview de Paris-Soir était déjà pleine d’ironie et semait le doute sur les revendications, Delpêche la présentant comme la « prétendue Altesse Royale » et comme une femme qu’il regarde « ahuri » (« Une Parisienne s’oppose au couronnement de George VI », Paris-Soir, 11 mai 1937) — c’est d’ailleurs la raison principale du procès de janvier 1939. Ces doutes, les articles qui entourent l’affaire les reprennent à demi-mot. Ils insistent sur le fait que l’avocat de la plaignante se doit de fournir à la cour « des preuves plus palpables que les fameux tatouages » pour justifier de ses origines, ou encore que les tatouages de Mme Lucie prêtent « le flanc à une interprétation ironique bien tentante » (« Pas un mot à la reine mère… », L’Oeuvre, 25 janvier 1939). Immédiatement, il semblerait que le procès soit surtout l’occasion de prouver la descendance de Mme Lucie, et de démontrer ainsi que l’ironie de Paris-Soir était mal placée. Parmi les preuves, un document attire l’attention des journalistes pour sa légèreté : le pape Léon XIII, en apprenant que le duc de Clarence était sur le point d’épouser la princesse Marie de Teck, se serait ainsi écrié qu’il « est une autre princesse qui doit sangloter ! » — selon Lucie, il faisait allusion à la princesse Frédérique. Problème : les bâtonniers Henri Robert et Aubepin, qui s’étaient penchés sur cette sombre histoire de mariage caché, sont décédés depuis longtemps, de même que Léon XIII — dès lors, leur avis semble difficile à obtenir (« Tatouages héraldiques… … Paroles d’un pape », Le Journal, 24 janvier 1939).

Lorsque le tribunal tranche, le 1 ᵉʳ février 1939, c’est pour débouter Mme Lucie de sa requête : il estime que « l’article incriminé est empreint d’un certain scepticisme, et qu’il ne contient aucune allégation injurieuse ni diffamatoire » (« La prétendue héritière de la reine Victoria était mécontente d’une interview », L’Ouest-Eclair, 1ᵉʳ février 1939). Il semblerait que la grande révélation des tatouages, que les journalistes attendaient avec impatience, n’ait jamais eu lieu. Existaient-ils même ? Nul ne le sait. Ils ont été, au moins pour un temps, l’occasion pour certains auteurs de rappeler que les tatoués leur semblent des gens « imprudents, insoucieux de la nécessaire évolution des sentiments et des idées ». De même, on se permet de souligner la vulgarité perçue de certains tatouages en disant que « seuls les mauvais esprits » ont pu suggérer que les « précieux blasons avaient été inscrits… au-dessus des genoux » (« En vrac !… Tatouages », Le Populaire, 27 janvier 1939). L’affaire réglée, elle disparaît de la presse : Mme Lucie n’a pas réussi à prouver son illustre descendance, et l’année 1939 et ses troubles politiques emportent avec eux tout le burlesque de ses revendications. Elle décède en 1960, à Marolles-les-Braults, dans la Sarthe, manifestement loin de la Grande-Bretagne à laquelle elle aspirait.

Bibliographie

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