18 avril 1912 : le « comptable tatoué » au tribunal civil de la Seine

A partir du 17 février 1911, une curieuse histoire défraye la chronique. Un certain Louis Duphoz se serait présenté, la veille, devant le tribunal des référés présidé par M. Gibou (« Tribunaux », Le Matin, 17 février 1911). Louis Duphoz est un ancien comptable qui, lassé de son emploi, aurait rêvé de voyager aux quatre coins du monde et de devenir richissime en se reconvertissant en « curiosité publique » — donc, en phénomène vivant, ou freak. Cependant, comme le pointe ironiquement un article du Figaro, « il n’est pas donné à tout le monde » d’être un « monstre » et « ils sont rares ceux qui ont eu la bonne fortune de naître avec deux têtes, quatre bras ou trois jambes ». Il aurait donc choisi de se faire tatouer, à la façon d’un Capitaine Costentenus — et aurait été recouvert de figures diverses et variées par un artiste diligent :

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« Tribunaux », Le Radical, 18 avril 1912.

L’histoire ne s’arrête pas là, cependant : le comptable aurait bien vite regretté ces oeuvres. La ville de Paris, lassée de ces numéros, ne lui aurait pas offert le succès qu’il espérait. De dépit, il aurait cherché à reprendre son ancienne profession de comptable, sans succès — en effet, « dans aucune maison de commerce, on ne consentit à prendre un comptable aussi scandaleusement tatoué qu’il était ». Désespéré, il se serait tourné vers l’hôpital Beaujon pour se faire détatouer par « traitement par l’air à haute température (huit cent degrés) » par le docteur Vignat, sous conseil du docteur Bazy. L’entreprise aurait été un succès relatif, certes — mais au prix de terribles raideurs articulaires et de brûlures à ses doigts (« L’aventure du tatoué », Le Temps, 18 février 1911), voire, selon les versions, d’une atrophie musculaire (« Tribunaux », Le Radical, 18 avril 1912). C’est pour ces séquelles que Duphoz aurait réclamé une indemnité de 6 000 francs, au travers de son avocat, Paul Ollagnier.

Dire que les méthodes de détatouage de l’époque étaient quelque peu artisanales serait un euphémisme. Comme le rappelle un article approximativement contemporain du magazine Touche à tout, « les tatouages restent indélébiles » et les méthodes les plus communément répandues, comme la « destruction du derme cutané », se font au prix d’une cicatrice qui sera éternellement « la marque de l’empreinte primitive ». L’extraction de la couleur demeure impossible, tout comme la dissolution des couleurs, ou l’emploi d’un caustique, comme l’utilisation d’une « couche d’axonge et d’acide acétique » préconisée par le Docteur Tardieu, qui ne réussit qu’au prix de « plaies très longues à cicatriser ». Une autre solution communément répandue est l’emploi de tanin et de nitrate d’argent, conformément aux conseils du docteur Variot, qui reste cependant laborieuse et douloureuse (« Le Tatouage, même royal, est chose absurde », Touche à tout, 15 novembre 1912). La méthode des docteurs Vignat et Bazy n’est jamais mentionnée dans les articles de presse contemporains ou postérieurs, ce qui semble une preuve qu’elle n’était pas aussi efficace que cela… D’ailleurs, ces deux docteurs n’en étaient pas à leur premier procès : le docteur Bazy avait notamment été condamné à payer 50 000 francs de dommages et intérêts pour avoir oublié deux compresses dans le ventre d’une patiente atteinte d’un kyste suppuré de l’ovaire en 1906 (« Chronique », Paris, 19 janvier 1911).

A la conclusion de ce premier procès, la presse avait appelé de ses voeux la remise en question de la responsabilité médicale. Dans un premier temps, l’affaire du comptable tatoué semblait se diriger dans la même direction. On annonce notamment que le docteur Broca sera convié comme expert pour examiner les doigts de « l’infortuné tatoué » (« Tribunaux », Le Matin, 17 février 1911). Plus d’une année de silence s’en suit, et les journaux ne reprennent le fil de l’affaire qu’en avril 1912, alors que le plaignant, depuis renommé « Louis-Charles Dupuy » ou « Paul Dupuy », se présente à la sixième chambre du tribunal civil de Paris (« Chronique Judiciaire », Le XIXe siècle, 19 avril 1912). Le ton de la presse a cependant prodigieusement changé avec ce temps de recul.

L’histoire est alors enjolivée, ponctuée d’exclamations dramatiques telles que « être monstre ! Quel beau rêve! » pour se transformer en véritable ersatz de feuilleton de presse (« Gazette des Tribunaux », Le Figaro, 18 avril 1912). Le Figaro se plaît à ajouter que le comptable serait entré en contact avec le « célèbre impresario » M. Bostock, qui lui aurait demandé de se faire un peu plus tatouer encore pour devenir plus spectaculaire, ainsi que des détails tels qu’une tarification à dix centimes pour le contempler. Son absence de succès serait alors due au fait que « d’autres “monstres” plus monstrueux lui faisaient une concurrence redoutable », qui l’aurait poussé à regretter « bien vite son ancien métier, le calme du bureau, ses chiffres et ses additions ». Mais voilà Dupuy pris entre le marteau et l’enclume, « trop tatoué pour être comptable, pas assez pour être un monstre ». Les journaux ne sont pas tendres avec lui — il est présenté comme un personnage ridicule qui se serait fait « graver » de « dessins coloriés » pour « le simple plaisir d’être un “monstre” ». Au milieu de ces dérives romanesques, et de mentions selon lesquelles cette affaire ne manque pas « de piquant » (« Chronique Judiciaire », Le Rappel, 19 avril 1912), l’affaire suit cependant son cours : les deux médecins seraient défendus par un certain Lebel, et le tribunal, présidé par M. Masse, est supposé remettre son jugement à la huitaine (« Tribunaux », Le Matin, 18 avril 1912).

C’est au bout de cette huitaine que l’expertise du docteur Broca est effectuée. Il y affirme que la « responsabilité des docteurs Bazy et Vignat qui l’ont soigné ne saurait être mise en cause » et que « si M. Dupuy est souffrant, c’est sa faute » puisqu’on « lui avait prescrit des massages qu’il n’a point voulu faire parce qu’ils étaient douloureux ». Le comptable, plus que jamais, apparaît un personnage grotesque, qui se plaint des « soins les plus désintéressés et les plus éclairés et qui l’ont débarrassé de la plupart des tatouages inutiles dont il avait cru bon de se faire illustrer » (« Gazette des Tribunaux », Le Figaro, 27 avril 1912). Bien entendu, la plainte de Dupuy échoue. Quelques jours plus tard encore, le journal Le Frou-Frou déclare qu’il est « regrettable que l’on n’ait pas encore inventé un distributeur automatique de coups de pieds… occultes. J’aurais aimé voir l’impudent comptable condamné à en recevoir six mille ! » (« Un comptable mécontent », Le Frou-Frou, 5 mai 1912).

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« Illustrations sur Chair vive ! », Le Journal, 9 mai 1912.

L’affaire questionne et surprend. Elle attire l’attention vers la « profession de “tatoué” » qui existe « ni plus ni moins que celle de tatoueur », même si elle ne semble pas nourrir son homme. Aucune photographie du comptable n’est disponible — Le Journal tente de pallier ce manque par les photographies d’un « professionnel » et d’une « cliente » du tatouage, afin de mieux nourrir l’imagination de ses lecteurs. Cette affaire peu commune est également l’occasion de rappeler d’autres aspects du tatouage, notamment l’atténuation des couleurs qui aurait participé aux regrets du comptable, l’utilité du tatouage pour identifier des criminels et délinquants grâce au système Bertillon, les difficultés du détatouage… Mais aussi et surtout les types de tatouages identifiés par le docteur Lacassagne dans le reste de la population, des emblèmes patriotiques, religieux, professionnels ou symboliques aux devises et inscriptions variées, en passant par les plus rares scènes historiques ou allégoriques.

L’affaire y est même tournée comme un conte moralisateur, et l’auteur prévient que, à la suite de la plainte du comptable, « il n’est pas douteux que les chirurgiens y regarderont désormais à deux fois avant d’entreprendre de “désillustrer” leurs contemporains » — le tout dans un article signé d’un mystérieux « Dr V… » qui pourrait tout à fait être Vignat, l’un des deux médecins accusés (« Illustrations sur Chair vive ! », Le Journal, 9 mai 1912). En juin encore, l’affaire demeure un conte moral appelant à la prudence toute personne qui formulerait les mêmes souhaits que le comptable tatoué (« Le danger du détatouage par la Physiothérapie dans les Hôpitaux », Archives d’électricité médicale, 25 juin 1912). Il semblerait dès lors que le tatouage soit, sous tous ses aspects, négatif, et le point d’origine d’une longue série de regrets que le comptable, en se faisant « illustrer », a illustré à merveille… C’est, en tous cas, le point de vue ironique de la presse, qui ne voit aucun autre intérêt au tatouage que l’opportunité de raconter une histoire rocambolesque sur les dérives de la mode.

Bibliographie

  • Sous de nombreux aspects, cette affaire emprunte à la logique des récits de faits-divers : sur le sujet, voir tout particulièrement Louis Chevalier, Splendeurs et misères du fait diversParis, Perrin, 2004 et Dominique Kalifa, L’encre et le sang. Récits de crimes et société à la Belle Epoque, Paris, Fayard, 1995.
  • Sur le contexte de l’histoire médicale, voir également Georges Vigarello, Histoire des pratiques de santé. Le sain et le malsain depuis le Moyen Âge, Paris, Editions du Seuil, collection « Points Histoire », 1995.
  • Sur le contexte du monde du spectacle et des artistes tatoués, voir également les articles sur le Capitaine Costentenus et sur Djita-Salomé et leurs bibliographies respectives.

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