25 avril 1914 : Djita-Salomé au Bal Tabarin

Le 25 avril 1914, une « attraction sensationnelle » fait ses débuts au Bal Tabarin, cabaret parisien de Montmartre situé au 36, rue Victor-Massé. Elle se fait appeler « Djita », et est allègrement décrite comme une véritable « Beauté Orientale », ou encore une « Polychromo vivante ». Sous ces définitions se cache une « jeune Tchèque » au corps tout entier tatoué, hors des seins, de la tête et des mains (« La belle Djita », Le Progrès de la Côte-d’Or, 11 janvier 1914). Elle enchante les foules dans une soirée qui comprend également un « grand concours international de jambes » qui s’adresse aux parisiennes comme aux touristes en ce moment à Paris (« Bal Tabarin », Comoedia, 25 avril 1914 entre autres). Le Bal Tabarin mise alors clairement sur un mélange soigné d’érotisme et d’exotisme puisque, le lendemain, les publicités comprennent la mention d’une « troupe espagnole » et de « quadrilles excentriques » (« Spectacles et concerts », Le Siècle, 26 avril 1914, entre autres). Djita, conjugaison parfaite de ces deux aspects, est encore présente le 2 mai, date à laquelle de nouveaux articles publicitaires affirment que « la célèbre Djita, la polychromo vivante, obtient toujours un immense succès » (« Bal Tabarin », Le Journal, 2 mai 1914).

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Agence photographique Rol., « Cabarets Parisiens [Le Bal Tabarin] », 1914.

Pour Djita, aussi parfois appelée « Salomé » ou « Djita-Salomé », le Bal Tabarin n’est qu’un arrêt dans une véritable tournée française, qui comprend également le Théâtre des Nouveautés de Toulouse le 29 novembre 1913 (« Au Théâtre des Nouveautés », Le Cri de Toulouse, 29 novembre 1913), la place Carnot de Saint-Etienne dans le cadre d’une « grande fête foraine » le 6 décembre 1913 (« Fête foraine de la place Carnot », Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, 6 décembre 1913), un « établissement luxueux » de la place du Peuple à Dijon le 11 janvier 1914 (« Spectacles », Le Progrès de la Côte-d’Or, 20 janvier 1914), sans oublier des arrêts à Pézenas, à Béziers (Gaston d’Araujo, « L’énigmatique femme tatouée Djita Salomé », Tatouage Magazine, juillet / août 2018), ou encore à l’Hôtel de Ville de Laval (« Sur la place », L’Avenir de la Mayenne, 5 avril 1914). Après cet engagement parisien, elle apparaîtra également à la Foire de la Saint-Jean de Chalon-sur-Saône à partir du 26 juin (« Foire de la Saint-Jean », Courrier de Saône-et-Loire, 26 juin 1914), avant que sa tournée soit probablement stoppée par la guerre. D’autres dates seraient certainement à retrouver — elles témoignent au moins d’un succès relatif, même si les articles qui la concernent demeurent brefs, publicitaires, et témoignent d’une population habituée à ce type d’exhibition depuis l’apparition du capitaine Costentenus aux Folies-Bergère en 1874

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« Salomé », 1912 (?), Marseille, MuCEM, Sou.19.149.2..

Le numéro de Djita-Salomé est cependant bien rodé et prompt à plaire. Lors de son engagement dijonnais de janvier, ses tatouages sont décrits comme de « toute beauté » et exécutés en quatorze couleurs : ils donneraient « l’illusion parfaite d’une gaze très fine, s’adaptant au corps sans un pli et d’une façon parfaite », brodée de figures « bizarres » et « variées », dont des « roses » et des « feuilles de roses », des « papillons, des dragons, des grenouilles, des scarabées, des serpents, des cigales, des portraits, des oiseaux ». Les tatouages les plus remarquables seraient « un serpent qui s’enroule autour de la jambe droite et un tour de cou admirable, auquel semble attachée la batiste qu’on croit moulée sur le buste de la belle Tchèque » (« La belle Djita », Le Progrès de la Côte-d’Or, 11 janvier 1914). Notons par ailleurs que quelques cartes postales plus anciennes limitaient ses tatouages à sept ou huit couleurs, signalant qu’elle s’est faite re-tatouer depuis, ou bien qu’elle a visé sur la surenchère pour se promouvoir au travers d’un statut d’oeuvre d’art vivante…

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« Djita Salomé », années 1910, collection privée.

Djita est une oeuvre-d’art « polychromo » vivante, certes, mais elle est également un récit rocambolesque et dramatique vivant. En effet, ces oeuvres auraient été exécutées par « l’Indien Coro-Boy-Tom-Rikay, chef des Sioux Falls du Dakota », à l’aide de « fines aiguilles en or, auxquelles un mouvement électrique assez compliqué communiquait un mouvement que l’on peut qualifier de très accéléré », pour près de « cent millions de piqûres » et « quatre séances de quinze heures, pendant lesquelles on endormait Djita ». Aucune information plus précise sur le contexte — mais il a certainement été dicté par son impresario, un certain F. Cornelio, qui présente également la jeune femme sur scène. On lui reconnaît tout du moins une certaine grâce, puisque « les dames trouveraient là l’occasion unique de se faire tailler un vêtement d’été d’une légèreté plus qu’arachnéenne, qui n’aurait qu’un inconvénient — et c’est bien le seul grave ! — c’est qu’on n’en peut pas changer aussi souvent que l’exige la tyrannie de la mode » (« La belle Djita », Le Progrès de la Côte-d’Or, 11 janvier 1914).

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Agence photographique Rol., « Fête costumée au Bal Tabarin », 1908.

Pour quelques articles et pour certains supports publicitaires, l’exhibition serait, par ailleurs, de « premier ordre et de toute moralité » (« Foire de la Saint-Jean », Courrier de Saône-et-Loire, 26 juin 1914). De toute moralité ? Rien n’est moins sûr. Si Djita-Salomé est toute tatouée, cela veut surtout dire que l’on peut constater cet état de fait durant ce numéro, et le public se plait certainement à imaginer la femme nue qui se trouve sous ces couches de tatouage, sous un prétexte anthropologique tout trouvé. D’ailleurs, il serait bien étonnant que le Bal Tabarin, tout particulièrement connu pour ses soirées dansantes et pour la présence régulière de demi-mondaines qui venaient y flirter avec divers soupirants, lésine sur l’érotisme. S’il est impossible de savoir réellement en quoi consistait le numéro de Djita-Salomé, hors de la présentation de ses tatouages et de la narration de ses aventures par son impresario, il est tout à fait probable que son corps y jouait un rôle-clé : son corps est superbe, mais est aussi un prétexte.

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Gustave Moreau, « Salomé dansant dite « Salomé tatouée » », vers 1876, Paris, Musée Gustave Moreau.

Sa beauté répond en effet à une adoption soigneuse des codes de l’orientalisme. Avant ces apparitions, Djita-Salomé se faisait uniquement appeler « Salomé ». Le nom — puisqu’il est fort probable qu’il ne soit pas réellement le sien — était déjà bien trouvé, et évoquait l’image de la danse érotique de la Salomé biblique, de la transgression, mais aussi des oeuvres de Gustave Moreau et d’un Orient somptueux et charmeur. Ces imaginaires avaient été réactivées par la mise en scène de La Tragédie de Salomé en 1907, et certainement librement ré-adaptés par la jeune femme. L’adoption de ce « Djita », alors toute récente, renforce l’orientalisme par la sonorité et permet d’appuyer sur la nature du spectacle — dès lors, le doute est permis pour chacune des informations la concernant, et tout particulièrement ses origines tchèques. D’autres éléments répondent seulement à la vieille tradition des femmes tatouées de side-shows, comme la mention des Sioux, un code bien connu à l’époque puisque partagé par des femmes tatouées telles que La Belle Irene. Les femmes tatouées de side-shows semblent peut-être sur le déclin — mais elles adaptent surtout, petit à petit, leur art bien particulier aux obsessions de leur temps…

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« Salomé, la célèbre beauté orientale tatouée en 7 couleurs », 1912 (?), Marseille, MuCEM, Sou.19.149.1..

Bibliographie

  • Sur le paysage général du tatouage et du tatouage « de spectacle » en France, voir Anne & Julien (dir.), Tatoueurs, Tatoués, catalogue de l’exposition « Tatoueurs, Tatoués » au musée du Quai Branly – Jacques Chirac du 6 mai 2014 au 18 octobre 2015, Arles et Paris, Actes Sud et Quai Branly, 2014. Voir également Anne & Julien et Zoé Forget (dir.), Hey ! Tattoo, hors série de la revue d’art Hey! modern art & pop culture à l’occasion de l’exposition Tatoueurs, Tatoués, Roubaix, Ankama Editions, 2014.
  • Voir également l’article Gaston d’Araujo, « L’énigmatique femme tatouée Djita Salomé », Tatouage Magazine, juillet / août 2018, qui contient notamment quelques sources intéressantes et rares sur le personnage de Djita-Salomé. Voir également l’article de Alexandra Bay, Djita Salomé, princesse orientale tatouée, sur son blog Tattoow Stories.
  • Sur l’obsession de l’orientalisme, voir notamment Alain Corbin, « La rencontre des corps », in Alain Corbin (dir.), Histoire du corps. 2. De la révolution à la Grande Guerre, Paris, Le Seuil, collection « Points Histoire », 2005, pp. 151-187.
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