11 septembre 1874 : « Yoros Constantinos » aux Folies-Bergère

Dès le 11 septembre 1874, la presse française annonce l’arrivée imminente d’un nouveau phénomène aux Folies-Bergère de Léon Sari : il s’agit d’un certain « Yoros Constantinos », parfois appelé « Giorgios-Constantinos Dragoman1 » ou encore « Georgius Konstantin », quarante-sept ans. Tout juste présenté à la presse pour assurer la promotion de son spectacle, il enchante et surprend par une apparence pour le moins atypique. Ce phénomène « étonnant, extraordinaire, fantastique » (« L’homme tatoué de Birmah », Le Gaulois, 11 septembre 1874) est décrit comme quasi-nu, mais paraîtrait habillé des motifs qui recouvrent son corps (« Le tatoué d’aujourd’hui », Le Figaro, 11 septembre 1874) : il est tatoué, de la tête au pied en passant par le penis, de 388 motifs en vert-bleuté, qui vont des crocodiles aux signes sacrés en passant par des sphinx, des paons et des écritures diverses. Cette vivante « page de dessins » (« Courrier des théâtres », Le XIXe siècle, 11 septembre 1874) ne pourrait qu’enchanter les foules… Mais également provoquer la compassion et la pitié.

Celui qui sera bientôt connu comme le « Capitaine Costentenus » serait né en Grèce, à Souli. Son histoire est imprécise et varie grandement selon les comptes-rendus. La plupart des articles qui lui sont consacrés indiquent cependant qu’il aurait quitté son pays dans les années 1860 pour chercher fortune dans les mines d’or de Pomon, avant d’y être capturé par des Tartares, à la suite d’une rébellion locale, avec onze camarades. Tous auraient subi le supplice du tatouage, à l’aide de « longues aiguilles trempées dans des matières colorantes inconnues qui laissent des traces ineffaçables ». Lui seul aurait survécu à ce « martyr » de plus de trois mois, et ce grâce à sa « force extraordinaire » : les larmes aux yeux, il déclarerait encore que « le Christ n’a pas tant souffert » que lui (« L’homme tatoué de Birmah », Le Gaulois, 11 septembre 1874) ! Avec le temps, ses tortionnaires se seraient lassés de lui et auraient relâcher leur surveillance — à cette occasion, il aurait été attaché à la maison d’un prince chinois, en qualité d’objet d’art vivant. Enfin, il aurait réussi à s’enfuir, grâce à « mille ruses » qui impliquent notamment de s’être caché dans une caisse de tissus précieux, où sa peau ornée se serait fondue à merveille (« Georgius Konstantin », Le Trombinoscope, 1874)…

Par la suite, il aurait connu une célébrité nouvelle dans les pays d’Europe, profitant de son martyr pour se produire à Vienne, à Berlin, à Munich, à Copenhague et à Stockholm (voir par exemple « The Tattooed Man at Vienna », Morning Post, 2 février 1872), allant jusqu’à être observé par des facultés de médecine. Résultat de ces voyages : il serait remarquablement cultivé et parlerait de nombreuses langues. Pourtant, son numéro tourne uniquement autour de son corps, et ne concerne que très marginalement sa personne. Oeuvre du destin, peut-être : dans son enfance, une vieille diseuse de bonne aventure aurait annoncé à ses parents que « la Providence avait formé beaucoup de desseins sur lui, mais qu’ils ne se verraient que plus tard » (« Georgius Konstantin », Le Trombinoscope, 1874). Il reste néanmoins bien plus probable que tout ceci soit surtout l’oeuvre d’un très bon agent de publicité — tout comme l’idée de lui faire, a priori, signer ses lettres d’un habile jeu de mot : « Tout tatoué » (« Chronique parisienne », Journal de Seine-et-Marne, 4 octobre 1874) — ou bien de folles inventions de journalistes en quête d’une bonne histoire semi-parodique pour leurs publications.

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Imprimerie Lévy, « Folies-Bergère. Le tatoué« , 1874.

Quoiqu’il en soit, il apparaît pour la toute première fois aux Folies-Bergère le 16 septembre, à l’occasion de la réouverture de la salle « restaurée à neuf », « pourvue d’un nouveau système d’éclairage » et de promenoirs agrandis. Il est le sixième et avant-dernier numéro de la soirée, flanqué, entre autres, des « Tziganes hongrois », des « Martinetts, acrobates drôlatiques » et d’une pantomime intitulée Mme Benoiton restera chez elle (« Théâtres », Le Soleil, 15 septembre 1874). Jeu de mot voulu, il « pique » la curiosité du public. Le spectacle est pourtant très simple. Après quelques mesures d’orchestre, le rideau se lève et le dévoile, drapé et caché d’un manteau rouge, flanqué de deux huissiers parés de chaînes d’argents. Il se débarrasse du manteau pour mieux le remettre à l’un de ses huissiers, puis, les bras levés, le torse bombé, il entreprend de tourner sur lui-même et de prendre la pose pour dévoiler son corps nu, hors du « caleçon traditionnel et obligatoire » (« Courrier des théâtres », Le XIXe siècle, 11 septembre 1874). Afin de mieux faire profiter de sa posture artistique, il descend dans la salle, à la grande joie des spectateurs et des spectatrices, qui grimpent sur les banquettes pour mieux le voir et tenter de le toucher (« Le soirée théâtrale », Le Figaro, 17 septembre 1874).

Cette chorégraphique minimaliste est cependant d’un « grand effet » et fait de lui « certainement une des plus étranges curiosités que l’on a exhibées à Paris depuis longtemps » (« Revue des théâtres », Le Petit Journal, 18 septembre 1874). Il ne semble pas, non plus, dépourvu d’une portée pseudo-anthropologique et scientifique — comme l’évoque un article du Temps, ses tortionnaires lui ont « gravé au pointillé toute la zoologie de leur étrange pays » (« Théâtres et concerts », Le Temps, 19 septembre 1874)… Son numéro provoque tant de curiosité que, le dimanche 20 septembre, il est inclus dans une représentation spéciale des Folies-Bergère au Jardin des Roses de Enghien-les-Bains  (« Fêtes des environs de Paris », Le Petit Journal, 20 septembre 1874) et, dès le 25 septembre, il devient le numéro de clôture des soirées des Folies-Bergère (« Théâtres et concerts », Le Temps, 25 septembre 1874). A partir du 29 septembre, il est même le seul numéro précisément et quotidiennement mentionné dans les rapports de spectacles parus dans La Presse (Voir pour exemple les éditions du 30 septembre et du 2 octobre). Le spectacle complet ne coûte que la somme de deux francs, à toutes les places (« Spectacles et concerts », Le Tintamarre, 11 octobre 1874), et se prolonge jusqu’à la mi-novembre.

Il est difficile de ne pas voir dans cette exhibition de phénomène un nouvel exemple de l’aspect érotique qui caractérise les Folies-Bergère de Léon Sari. Après tout, certains articles ne décrivent comme un « fort bel homme » de taille élevée, au port « majestueux » et aux formes « athlétiques » (« Georgius Konstantin », Le Trombinoscope, 1874). Là où l’on craignait que la pudeur des femmes s’offusque de cet homme quasi-nu, les voilà transcendées par cette apparition — et, si le spectacle est surprenant, il ne paraît pas aussi « terrifiant » que l’imaginaient les chroniques fictives du Gaulois (« Chronique parisienne », Le Gaulois, 18 novembre 1874). L’affiche du spectacle le représente on-ne-peut-plus statuesque, en référence évidente à la mode de la « pose plastique » et des « tableaux vivants », où des acteurs recréent sur scène des oeuvres d’art, non sans suggestivité — l’originalité de ce numéro se situe néanmoins dans une attention plus particulière pour le public féminin…

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Georges Lafosse ?, « Georgius Konstantin », Le Trombinoscope, volume 3, 1874.

« Yoros Constantinos » a, également, marqué durablement les esprits. Dès octobre 1874, la Scala joue une chanson comique d’« actualité » intitulée Le Tatoué, oeuvre de Lucien Gothi et de Victor Robillard (« Sans titre », Le Temps, 20 octobre 1874) et, dans Le Figaro, on se plaît à souligner comment la nouvelle tenue bleue des élèves de Saint-Cyr va les faire ressembler au « tatoué des Folies-Bergère » (« Informations », Le Figaro, 23 octobre 1874)… Cette portée érotique lui garantit également une attention que les autres « sujets exotiques » de Léon Sari n’ont jamais tout a fait reçu. Le journal Le Trombinoscope lui consacre même un portrait, incluant une caricature qui s’attarde très largement sur sa nudité, au point d’écarter son visage et la plupart de ses tatouages… L’érotisme est aussi lié d’humour, puisque l’on s’attache à lui attribuer des tatouages divers et variés, qu’ils soient un large coeur sur les femmes ou un portrait de Vélocipède IV : le corps devient alors une sorte de bande-dessinée invraisemblable (« Georgius Konstantin », Le Trombinoscope, 1874). Quelques brefs portraits lui sont même dédiés dans la presse régionale britannique, témoins de la rareté de ce type de spectacle en Europe (voir par exemple « Epitome of News », Kentish Independent, 19 septembre 1874)

L’acte de naissance français d’une nouvelle mode est signé : celui de l’exhibition érotico-anthropologique de tatoués étranges, au corps dévêtu mais à l’histoire enrubannée d’aventure, de mystères et de prétextes à l’humour… Dès 1875, la revue en deux actes et quatre tableaux Les bibelots de Paris, de Henry Buguet, inclue un directeur de café-concert de la rue Maubuée, qui voudrait « engager un homme tatoué » pour mieux assoir son succès. Figuré sur l’affiche du spectacle, ce dernier porte les mêmes tatouages que l’affiche des Folies-Bergère2 et, lorsqu’il apparaît, si peu vêtu qu’il en a attrapé froid, il lui chante une chanson où il évoque son histoire rocambolesque et la nature de ses tatouages, à peine remaniées :

« Les Bédouins, sur la poitrine
M’ont peint un lièvre, un blaireau ;
Sur les bras, un’ martre zib’line,
Un’ guenon, un lézard, un chameau »

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Imprimerie Lévy, « Faubg Poissonière, Alcazar. Les Bibelots de Paris »,  1875.

Bibliographie

  • Sur la tendance érotique des numéros des Folies-Bergère à la fin du siècle, voir notamment Nathalie Coutelet, « Les Folies-Bergère : une pornographie “select” », Romantisme, n°163, 2014, pp. 111-124.
  • Sur le paysage général du tatouage et du tatouage « de spectacle » en France, voir Anne & Julien (dir.), Tatoueurs, Tatoués, catalogue de l’exposition « Tatoueurs, Tatoués » au musée du Quai Branly – Jacques Chirac du 6 mai 2014 au 18 octobre 2015, Arles et Paris, Actes Sud et Quai Branly, 2014. Voir également Anne & Julien et Zoé Forget (dir.), Hey ! Tattoo, hors série de la revue d’art Hey! modern art & pop culture à l’occasion de l’exposition Tatoueurs, Tatoués, Roubaix, Ankama Editions, 2014.
  • Sur Costentenus et son contexte historique, voir Kirsten Wright, « From Medical Marvel to Popular Entertainer: the Story of Captain Costentenus, “The Tattooed Greek Prince” », in Gillian Arrighi et Victor Emeljanow (dir.), A World of Popular Entertainments : an Edited Volume of Critical Essays, Cambridge, Cambridge Scholars Publishing, 2012, pp. 28-39. Voir également Carmen Nyssen & Rich Hardy, « Birth of the Tattoo Trade: New York Bowery », Buzzworthy Tattoo History,

1. « Dragoman » se rapporte à « Drogman », terme utilisé au Moyen-Orient entre les XIIᵉ et XXᵉ siècles pour désigner un traducteur ou un interprète. Constatinos semble dès lors incarner une zone de contact entre la « civilisation européenne » et un Orient étranger, du fait des tatouages qui le recouvrent.
2. Cet état de fait peut également être attribué à l’imprimerie Lévy, qui a créé les affiches des deux spectacles.

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